Les enseignants de Catalogne terminent l’année scolaire avec 23 jours de grève, mais sans parvenir à un accord. Ce malaise ne se ressent pas seulement dans les salles de classe catalanes, il s’étend également à Madrid, à la Communauté valencienne et à d’autres territoires. Pour Antoni Domènech, professeur à la retraite (74 ans), la solution n’est pas de retourner vers le passé, car la société de l’ère EGB n’est pas la même que celle d’aujourd’hui.
Domènech, qui a vécu de l’intérieur les différentes étapes du système éducatif, et Albert Bayot (59 ans), directeur et enseignant de l’institut Ticeris de Sarrià de Ter (Gérone), partagent avec L’avant-garde sa vision sur certaines des questions qui affectent l’éducation aujourd’hui : la perte de l’autorité des enseignants, l’intervention croissante des familles, le débat sur la présence de la police dans les salles de classe, la vocation de l’enseignant et la motivation des élèves.
Qu’est-ce qui fait fonctionner le système éducatif ?
Antoine : Je crois que l’important est qu’il y ait une bonne harmonie entre ce que la société demande et attend de l’éducation et ce que les enseignants se considèrent capables d’offrir. Si vous allez juste au centre pour faire les heures et c’est tout, ça ne marche pas. À une époque où le système et les centres fonctionnaient mieux, il existait une communauté éducative. Ce qui se passe, c’est qu’il doit également y avoir un bon climat social. Si la polarisation sociale se déplace vers les centres, la coexistence devient plus difficile.
Il est aujourd’hui difficile pour les familles de comprendre que certaines décisions appartiennent aux enseignants, qui sont prêts à les prendre.
Qu’est-ce qui a changé par rapport à l’autorité qu’avaient auparavant les enseignants ?
Albert : Il y a un enjeu social qui a reculé : celui de l’autorité de l’enseignant. Je ne fais pas référence à une autorité disciplinaire, mais à l’autorité en tant que personne qui apporte une culture et qui est technique dans ce qu’elle fait. Il est aujourd’hui difficile pour les familles de comprendre que certaines décisions curriculaires, méthodologiques ou même évaluatives appartiennent aux enseignants, qui sont eux-mêmes prêts à les prendre. Et c’est l’une des urgences à récupérer. Un débat sur la question de savoir si une méthodologie ou une autre est la meilleure s’est propagé dans toute la société, et c’est faux. Nous n’avons pas besoin d’en débattre.
L’autorité de l’enseignant à l’école a-t-elle été perdue ?
Albert : Notre métier ne consiste pas seulement à enseigner, mais il y a une dimension éthique très importante. Nous devons nous engager envers la profession, être clairs sur le fait que nous n’expliquons pas seulement les mathématiques ou la langue, mais aussi la façon dont vous traitez l’élève, comment vous gérez les différences ou comment vous abordez un conflit.
Antoine : Il est important que l’enseignant croie au rôle social qu’il joue dans l’éducation. Il fut un temps où les gens entraient dans l’enseignement parce qu’ils étaient convaincus qu’en éduquant les plus jeunes de la société, ils contribuaient à la transformer et à l’améliorer, à la rendre plus démocratique, plus participative et plus libre.
La vocation avec laquelle on entre dans la profession a-t-elle changé ?
Antoine : Aujourd’hui, des profils très différents entrent dans la profession et, parfois, on y accède parce qu’elle peut sembler être une carrière facilement accessible, mais pas toujours avec la conviction de la valeur de l’éducation et de la capacité de transformation des enseignants. Manque de vocation.
Il arrive un moment où je pense que l’enseignant n’est pas préparé professionnellement à tout cela.
Quelle est la plus grande difficulté au lycée ?
Albert : Avant, vous pouviez être dans une salle de classe et avoir des problèmes scolaires. Aujourd’hui, les problèmes sont très sociaux. Vous pouvez vous retrouver intimidation à travers les réseaux, la consommation de drogues ou des conflits émotionnels importants. On peut aussi rencontrer des problèmes brutaux de surprotection des familles contre les étudiants. Toute demande d’effort est critiquée par un nombre important d’étudiants mais aussi par les familles. Vous rencontrez des parents qui n’ont pas fixé de limites et donc des élèves qui n’en ont pas non plus à l’école. Et il arrive un moment où je pense que l’enseignant n’est pas préparé professionnellement à tout cela.
L’enseignant est-il submergé par des problèmes qui dépassent le cadre de l’enseignement ?
Albert : Oui, et c’est pour cela que j’ai toujours pensé que dans un lycée il ne pouvait y avoir qu’un seul corps enseignant. Peu importe notre qualité, nous ne parvenons pas à tout réaliser. Je rencontre moi-même des difficultés auxquelles je ne me sens pas préparé. C’est là que je pense que nous devons travailler davantage en coopération avec d’autres professionnels, car cela nous dépasse.

De quel type de professionnels auraient-ils besoin ?
Albert : Je pense à la figure des éducateurs et des intégrateurs sociaux. Je vais vous donner un exemple : pendant la cour de récréation, un professeur de garde voit que deux garçons en dérangent un autre, il y a des pleurs ou une bagarre, et il les emmène dans mon bureau, mais la cloche sonne, je dois aller en classe et ni moi, ni le directeur, ni un tuteur ne pouvons les prendre en charge. Ensuite, vous leur dites : « Allez, va en cours et on parlera. » Et on a le sentiment qu’il y a un problème sous-jacent, qu’une médiation devrait avoir lieu, mais que personne n’est libre de le faire. Une personnalité qui pourrait travailler avec ces étudiants, appeler les familles le cas échéant ou réaliser un acte de conciliation serait une grande avancée.
Il y a eu beaucoup de débats, notamment sur les réseaux sociaux, autour de l’idée d’intégrer des policiers dans les lycées. Comment le voyez-vous ?
Albert : Si on dit à la société qu’il y aura de la police dans les lycées, on pense immédiatement à des forces coercitives, et dans ce pays, nous avons une certaine relation historique avec la police qui influence grandement cette perception. Mais dans les instituts, nous avons le moso ou le mossa communautaire auquel nous avons souvent recours. Je pense que ce qu’aurait dû faire l’Éducation et l’Intérieur, c’était dire : ce chiffre existe déjà, nous allons l’apprécier et le rendre plus accessible aux centres.

Nous parlions de la vocation des enseignants, mais la motivation des étudiants a-t-elle également changé ?
Antoine : Oui. Avant, avoir un titre, c’était très motivant. Les étudiants ont étudié à l’EGB parce qu’ils savaient qu’ils auraient un travail décent. Aujourd’hui, de nombreux jeunes entendent dire qu’ils vivent peut-être pire que leur famille. Il est décourageant de dire qu’étudier ne sert à rien.
Albert : Il y a probablement des choses difficiles, mais il y a aussi plus d’opportunités que jamais et plus de possibilités. L’étudiant doit s’engager dans sa vie et son avenir. Si vous êtes clair sur ce que vous voulez, vous devriez vous demander ce que vous devez acquérir pour relever ces défis. Il y a un beau et important travail à accomplir et l’enseignant doit les aider à construire leur projet de vie. Mais cela nécessite des mains et une organisation qui le permettent.
Pour en revenir à l’idée qu’il ne s’agit pas de revenir vers le passé, comment le changement se réalise-t-il ?
Antoine : L’institut est le reflet de la société et doit s’y adapter. Nous ne pouvons pas revenir à l’éducation du passé parce que la société d’avant n’est plus la même que celle d’aujourd’hui. Nous devons partager le message selon lequel l’éducation est importante pour que les gens puissent se développer personnellement et collectivement. Ce n’est que grâce à des institutions telles que l’éducation que nous pourrons construire une société plus juste, avec des attitudes et des valeurs partagées. Si cela est bien fait, nous aurons un avenir meilleur ; Sinon, nous pouvons perdre des choses importantes.
Albert : Pour ce faire, l’éducation doit retrouver l’autorité morale qu’elle doit avoir. Non pas une autorité fondée sur l’imposition de sanctions, mais une institution chargée d’une noble tâche. Les familles doivent être à la place où elles devraient être – pas moins, parce qu’elles devraient être, mais au bon endroit – et les enseignants doivent disposer d’outils et d’un groupe de professionnels travaillant en équipe pour pouvoir répondre avec rigueur aux besoins éducatifs d’aujourd’hui.